Histoire d’un tableau et d’une fillette

Il était une fois ..

Sur un marché, très loin, un vieil homme qui peignait, sur une toile blanche, la vie de son pays. Sous son pinceau poussaient des cocotiers, coulait une rivière. Les hommes avaient construit des petites cases au sol de terre battue. Le ciel était bleu, ils y coulaient des jours heureux. 

Et le pinceau volait, rajoutait des arbres, quelques nuages cotonneux et donnait vie au fil de l’eau. Le vieil homme heureux contemplait son oeuvre quand une jolie femme passa, une femme qui venait d’ailleurs, à la peau si blanche, au regard si clair, à la voix si douce…

Elle regarda le tableau, elle regarda le peintre.
-Vous le vendez votre tableau ?
-Oui, M’dame ! Il est pas fini ! 
-Combien ?
-Comme tu veux ..M’dame !

Il y avait avec la femme une petite fille d’une douzaine d’années. Elle adorait ce marché, le zoma, plein d’odeurs, de fleurs, de fruits et de toutes sortes de gens..Elle y venait souvent avec sa maman.
La jeune femme glissa quelques billets entre les mains de l’homme. Il ne regarda même pas ce qu’elle lui avait donné.

Je reviens le chercher la semaine prochaine, d’accord ?

Oui M’dame ! 

Et la semaine d’après elle revint. Il l’attendait et lui tendit le tableau qu’elle attrapa avec un grand sourire.
– Veloma lui dit-elle ! en partant
– R’voir M’dame répondit-il !

Un jour, la famille dut quitter ce beau pays lointain et le tableau suivit dans une cantine de fer kaki, destination la France.

Quand la famille fut à nouveau installée dans son pays, la femme du marché fit accrocher au mur de sa nouvelle demeure ce tableau pour lequel elle avait eu un coup de cœur.

Il resta là longtemps, longtemps, longtemps, même après qu’elle eut fermé les yeux pour toujours. 
Et puis vint un jour où compagnon quitta aussi ce monde. Il fallut vider la maison. 

Les quatre enfants s’étaient alors partagé les souvenirs heureux d’autrefois et le tableau échoua chez le fils de la maisonnée. Les filles elles avaient eu d’autres babioles. Elles avaient oublié le fameux tableau. Et un jour, il refit surface de façon inattendue, presque incongrue et même incroyable.

ALORS MAINTENANT, je vais vous raconter…

Ce tableau a été acheté sur un coup de coeur, par ma mère, sur le marché hebdomadaire de Tananarive, le zoma, en l’année 1960. 

Deux ans après, mes parents ont quitté Madagascar avec ce tableau dans leurs bagages. Ils ont acheté une maison en Eure-et-Loir, s’y sont installés et le tableau a été suspendu dans la salle à manger au-dessus d’une enfilade. 

Puis, Maman a disparu, puis mon père plus de trente ans après. Nous avons dû vendre la maison et, bien sûr, la vider. Le tableau a été emporté par mon frère d’un commun accord entre nous quatre. On l’avait complètement oublié. 

Et puis, il y a peu, c’était un  premier mai, ma soeur l’a retrouvé à la brocante de Chambord. Bizarrement, ce jour là, j’y étais aussi avec des amis. Je ne savais pas que ma sœur devait y aller. 

Le soir, quand nous sommes rentrés, elle m’a envoyé la photo de sa trouvaille à Chambord. Il faut savoir que la brocante de Chambord c’est 500 exposants au moins donc ça fait du monde. Par quel hasard, au moment ou elle devait quitter cette brocante, quelque chose l’a poussée à refaire un tour dans cette petite allée où était ce tableau…?

Il est des hasards exceptionnels. Notre frère est mort le 17 mai suivant. Ce tableau, c’était comme un rappel à nos enfances. Comment s’est-il retrouvé là ? On n’aura jamais l’explication. Une chose est certaine, notre frère fréquentait beaucoup les chiffonniers d’Emmaüs et pas seulement chez eux où il vivait. Emmaüs c’est aussi un monde de brocantes. Alors nous avons supposé qu’un jour, n’ayant plus de chez lui, il le leur a donné. 

Un signe du destin ? La quatrième dimension ? Expliquer le quasi inexplicable ? 
Le tableau est entre les mains de ma soeur et y restera certainement.

Je l’ai revu hier. 

Si ce tableau avait été acheté dans d’autres circonstances…

Mais là, il est clair que c’était un exemplaire unique ! La petite fille avec la femme c’était moi…

C’est bizarre la vie, très bizarre !

Annie Kubasiak-Barbier

La voyageuse sur le banc

4 Comments

  • Sampoux Monique 15 août 2017 at 19 h 22 min

    Plein d’émotions pour ce tableau
    Bises Annie

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  • Annie Kubasiak-barbier 1 mai 2018 at 18 h 34 min

    merci Monique

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  • NIRAT NADINE 10 juin 2018 at 14 h 14 min

    Quelle chance que votre soeur ait retrouvé par hasard ce tableau . Mais est-ce vraiment le hasard ? N’est ce pas plutôt l’amour filial de votre maman et de votre frère qu’ils vous envoient pour plus d’unité pour vous deux pour toujours. Ah! les signes du destin…………………! Soyez en heureuse.

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    • Annie Kubasiak-barbier 11 juin 2018 at 18 h 03 min

      Oui Nadine. Ainsi disait Eluard.. »Il n’y a pas de hasards, il n’y a que des rendez-vous. » Je suis heureuse de vous avoir rencontrée

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