Saint-Cyr en Val

J’étais partie le cœur en fête, je reviens le cœur en berne…

J’ai voulu aller acheter quelques fleurs et je suis retournée dans un endroit que j’ai connu autrefois. Mal m’en a pris ! C’était du côté de St-Denis en Val, St-Cyr en Val, berceau de quelques pépinières.

Il y a, entre trente et quarante ans, se sont installés là des gens qui avaient l’amour du travail bien fait et la passion de leur métier.
Je sais de quoi je parle. Les plantes, les arbres, ça a été mon métier pendant toutes ces années. J’ai vu se monter les serres, j’ai vu les hommes préparer les terrains, planter, greffer, tailler, entretenir. J’ai vu des champs de roses et toute une vie autour, des gars qui chantaient en venant travailler.

C’était dur pourtant ! Il n’y avait pas à cette époque tout le matériel sophistiqué d’aujourd’hui et ça marchait aux pelles, à l’huile de coude, à la sueur des fronts. Quand je faisais mes achats le matin de bonne heure, il y avait café et croissants qui attendaient les clients et quelques plaisanteries joviales. Le tout sentait bon les fleurs et la terre mouillée ! Bien sûr, il y avait aussi quelques « grandes gueules » qui s’invectivaient, de ces gars costauds qui marchaient au p’tit coup de blanc du matin. Mais j’aimais bien ce milieu à la fois gouailleur et bosseur. 

Et puis un jour, et ce n’est pas si vieux, sont arrivés des blancs becs, genre beaux parleurs, dans leurs costards étriqués, en train de brailler dans leurs premiers téléphones portables et de se donner une importance qu’ils n’avaient pas. Vous savez, de ceux qui vont refaire le monde en un claquement de doigts !

Ils ont mis l’avenir en place. Enfin … l’avenir ! Tu parles ! La culture in vitro .. Des millions de plantes aseptisées, multipliées et surmultipliées.

C’était bien joli leur idée, mais il a fallu des machines sophistiquées. On a renvoyé « ad vitam eternam » tout un petit peuple de travailleurs .

Les clients arrivaient de loin avec des p’tites mallettes et les mêmes petits costards étriqués !

Il fut un moment où j’ai tourné le dos à tout ce semblant de progrès parce que, franchement, ça me caillait le sang ! Et quand je vois le résultat aujourd’hui !

Les terres sont en friche, les serres sont des squelettes impressionnants, telles l’ossature d’un monde en déroute, ici comme ailleurs. Etre au milieu de nulle part, dans un no man’s land ..Il reste quelques rosiers et un charnier de souvenirs.

La vie nous a poussés dehors, en tous les cas, hors de la vie professionnelle et, si j’avais encore quelques regrets, les voilà enterrés à tout jamais ! De profundis !

Je suis repartie, les larmes au bord des yeux. 

Annie Kubasiak-Barbier

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